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Afrique. Paroles d’écrivains

  • Éloïse Brezault

    Avec Kangni Alem, Tanella Boni, Boubacar Boris Diop, Emmanuel Dongala, Gaston-Paul Effa, Ken Bugul, Kossi Efoui, Ahmadou Kourouma, Koulsy Lamko, Alain Mabanckou, Léonora Miano, Tierno Monénembo, Nimrod, Jean-Luc Raharimanana, Aminata Sow Fall, Véronique Tadjo, Sami Tchak, Abdourahman Waberi.

    Dix-huit romanciers déclinent le multiple visage de l’Afrique. Cette Afrique dont on discerne les contours dans l’intimité de sa littérature pour aller droit au cœur des mythes, des histoires coloniale et postcoloniale, des guerres, des génocides, des exils. Perce également, en contrepoint des clichés ordinaires, l’implacable beauté des êtres et des choses : ces mots, ces paroles qui rendent conte…

    Dix-huit auteurs prêtent leur voix pour restituer l’Afrique. Féconde. Tragique. Généreuse.

    Née en 1976 à Agen, France, Éloïse Brezault est universitaire. Elle enseigne les théories de la culture et de la communication à New York University ainsi que le français et la littérature francophone à Wagner College. Ses recherches ont porté principalement sur le roman africain contemporain.


    Essai      978-2-923713-20-5     29,95 $     424 pages        22 février 2010

                                                                                                                                               Disponible en version papier et numérique


    Introduction
    Afrique : Des portraits dialogués
    extrait de l’introduction par Éloïse Brezault

    Qui sont ces écrivains, ces hommes et ces femmes, qui ont permis au roman africain actuel de sortir du ghetto littéraire francophone dans lequel les éditeurs et les critiques les enferment? J’ai découvert les romans de ces auteurs dans la bibliothèque familiale. Ils évoquaient des situations, des personnages, des environnements sociopolitiques. Au fil des lectures, j’ai cherché à rencontrer ces écrivains, pour la plupart exilés en Europe ou aux États-Unis. Ils s’interrogeaient sur la génération de leurs aînés où tout romancier d’Afrique francophone devait être un homme engagé destiné à jouer un rôle plus social que littéraire, celui d’un témoin critique des méfaits de la colonisation et des dictatures mises en place au sortir des indépendances. Qu’en est-il à présent, depuis que de nouvelles voix se font entendre et refusent d’être cataloguées dans les marges des littératures francophones? Ces entretiens ont nourri ma thèse de doctorat menée entre 2000 et 2004 à la Sorbonne Nouvelle sur la nouveauté dans le roman africain francophone actuel. Ils ont été depuis réactualisés et augmentés pour cette publication.

    Des portraits dialogués

    Au départ, l’idée était d’esquisser une cartographie de la littérature africaine actuelle de langue française en passant par les auteurs eux-mêmes. Donner une voix, la plus polyphonique possible, à des écrivains contemporains et « rendre conte », pour reprendre la boutade de Tchicaya U Tam’si, de cette littérature des années 2000 créée souvent dans l’éloignement du pays d’origine. Que disent les auteurs de cette littérature et quel regard portent-ils sur leur écriture? Les thèmes de prédilection se précisaient : le rapport des écrivains africains à leur époque et à la problématique de l’engagement qui a marqué la littérature africaine des années 1970-1980, mais aussi la relation au temps, à l’espace et à l’histoire du continent et de sa diaspora. Il a fallu voir également quel rôle la langue française a pu jouer dans la construction de l’imaginaire : lectures, géographies, thèmes, genèse. Et le plaisir des écrivains à tisser des personnages et des univers. Mon rôle, dans la réalisation de ces portraits dialogués, était d’amener les écrivains à parler de leurs romans, ce qui permet de dégager leurs préoccupations personnelles et le monde intérieur qui habite leurs textes.

    « Écrivent-ils en français? » Combien de fois revient la question, signe d’une grande méconnaissance de cette littérature. Ou encore : « Pourquoi la littérature africaine? », comme si la littérature africaine était un lieu interdit. Serait-elle réservée à quelques spécialistes et universitaires? La littérature génère un monde qui mélange et transcende les imaginaires sans que cela demande une compétence précise au lecteur, mise à part peut-être une curiosité pour ce qu’il ne connaît pas. On y entre sans passeport d’aucune sorte et la langue s’avère un creuset de tous les possibles ouvert aux expériences les plus diverses et parfois les plus radicales. Selon le degré d’intimité avec l’auteur, il est fait usage du tutoiement ou du vouvoiement, ceci afin de conserver l’atmosphère de la rencontre.

    La littérature francophone existe-t-elle?

    Il est vrai que les choses commencent à changer et que la littérature africaine a un public plus vaste. Il y a eu, pour la première fois en 2006, le Salon du livre de Paris, consacré à la littérature francophone. Il faut aussi mentionner les prix littéraires mettant à l’honneur de plus en plus d’écrivains africains dits « francophones » ou « anglophones » : J. M. Coetzee obtient le prix Nobel en 2003 après Nadine Gordimer en 1991 et Wole Soyinka en 1986. Kourouma reçoit le prix Renaudot en 2000 (plus de vingt ans après Ouologuem) et le Goncourt des Lycéens avec Allah n’est pas obligé. Il ouvre la voix à Alain Mabanckou en 2006 avec Mémoire de porc-épic ou encore Tierno Monénembo en 2008 avec Le roi de Kahel. L’écrivain africain n’est plus cantonné dans des collections spécialisées, détail qui a son importance puisqu’il signifie que son œuvre est accessible à tous, si tant est qu’on puisse entendre sa voix.

    On peut aussi mentionner Marie NDiaye, même si elle ne veut en aucune manière porter l’étiquette d’écrivain francophone ou africain, préférant, au questionnement identitaire, une démarche esthétique qu’elle n’a cessé d’affirmer au fil d’une œuvre dense et riche. Elle reçoit le prix Goncourt en 2009 pour son roman Trois femmes puissantes qui relate les parcours de Norah, Fanta et Khady entre la France et l’Afrique. La position de Marie NDiaye soulève l’éternel problème de l’identité des littératures africaines, fil conducteur de ces entretiens : selon quels critères définir les littératures africaines? La langue, le pays d’origine, le pays d’accueil, la couleur de la peau? L’imaginaire serait-il proprement africain? Quel public touchent-elles?

    Citons un article célèbre de Salman Rushdie, où il s’attaque au concept de « littérature du Commonwealth » : « La création d’un tel ghetto […] a pour effet de changer le sens du terme bien plus large de « littérature anglaise » – que j’ai toujours considéré comme signifiant simplement la littérature de langue anglaise – pour en faire quelque chose de beaucoup plus étroit, quelque chose de ségrégationniste sur les plans topographique, nationaliste, et peut-être même raciste1. » Si la catégorie de « littérature du Commonwealth » n’existait pas, alors « on pourrait apprécier les écrivains pour ce qu’ils sont, qu’ils écrivent en anglais ou non ; nous pourrions parler de littérature selon ses véritables regroupements qui pourraient être nationaux, linguistiques, mais qui pourraient aussi être internationaux et fondés sur des affinités d’imagination2 ». Cette position critique de Salman Rushdie m’a amenée à réfléchir avec les écrivains à la notion tout aussi controversée de « littérature francophone ».

    La littérature africaine francophone est-elle simplement cette littérature écrite en français par des écrivains venus d’ailleurs, un genre condamné à n’être que périphérique et à naviguer à la frontière de la littérature française? Quelles stratégies un écrivain africain met-il en place pour trouver son lectorat? Les positions sont variables. Kangni Alem s’inscrit « dans la tradition littéraire togolaise » alors que Tanella Boni dit que « chaque écrivain tend vers l’universel de façon singulière […] par la manière de concevoir son propre univers littéraire. » Boris Diop voit, pour sa part, cette quête de l’universel comme « l’un des effets pervers de la globalisation. »

    Penser la francophonie littéraire est donc l’occasion de réévaluer des rapports de force souvent inavoués entre le centre que représente Paris et la périphérie que serait la francophonie dans son ensemble. Comment un écrivain africain peut-il exister au sein de la « République mondiale des lettres3 »? Certains auteurs – tels Kossi Efoui, Abdourahman Waberi, Ken Bugul ou Alain Mabanckou – se déclarent avant tout écrivains et refusent les appartenances géographiques trop restrictives (« Je suis dans l’univers de l’écriture et je ne me positionne pas géographiquement ou culturellement » confiait Ken Bugul), d’autres tissent des liens privilégiés avec leur pays d’origine (Aminata Sow Fall parle d’une « âme africaine ») et se disent plutôt écrivain congolais (Emmanuel Dongala), tchadien (Nimrod), malgache (Jean-Luc Raharimanana), ou ivoirien (Véronique Tadjo) et d’autres encore revendiquent une appartenance au monde hybride dont ils sont issus comme Tanella Boni ou Léonora Miano. Dans Tels des astres éteints, Léonora Miano suggère que l’identité ne peut se dire qu’en terme « d’accolement permanent4 » et non pas en termes d’espaces géographiques imperméables les uns aux autres. À une époque où les auteurs africains établissent des filiations à la fois locales et étrangères qui puisent dans le patrimoine culturel et littéraire des pays traversés – comme en attestent les lectures des auteurs eux-mêmes5 –, le questionnement de l’identité paraît être un champ d’investigation particulièrement riche : les passerelles entre les littératures se renforcent et les influences viennent enrichir les imaginaires respectifs.

    Une topographie romanesque qui dit le local pour mieux embrasser le monde

    Une poétique de l’entre-deux

    La littérature africaine de langue française s’avère un espace de l’entre-deux où l’écrivain négocie, par l’écriture, le pays d’origine et le pays d’arrivée. Et ces « enfants de la Postcolonie6 », comme les appelle Abdourahman Waberi, sont au confluent de plusieurs territorialités géographiques et tissent des échos entre l’Afrique, l’Europe et/ou les Amériques, créant parfois une relation à l’espace et à la temporalité très particulière. Les identités passées et présentes se superposent pour mieux traduire le monde actuel dans lequel ils vivent : un monde de mouvements et de migrations où le pays d’origine – Nimrod l’appelle aussi le pays d’enfance – ne suffit plus à expliquer ce qu’ils sont devenus. Ils veulent embrasser le monde dans son entier et faire exploser le carcan d’une identité nationale trop étriquée, ce qui n’est pas sans poser un défi à l’historiographie actuelle qui ne cesse de confondre identité nationale et identité littéraire.

    Le monde en tant que catégorie littéraire invite à bousculer les critères qui prévalent à la construction d’une identité nationale. Ce concept d’identité nationale fait « référence à une population née dans un même pays et partageant un certain nombre de valeurs constitutives de son homogénéité8. » L’écriture vient dire ici la difficulté d’habiter une société multiculturelle et propose de repenser les identités induites par les migrations actuelles. L’« identité racine » que critiquait Glissant, dans sa Poétique de la relation, et qui puisait, dans une nation ou un pays, sa définition d’une identité somme toute assez monolithique, s’est transformée en une « identité rhizome9 » qui fait du monde le terreau de tous les possibles. L’identité « ne se définit plus à travers une origine précise, mais […] est à récréer individuellement, dans un télescopage de lieux, de temporalités, et de cultures10. » Comme un écho à ces « identités rhizome », les personnages de nombreux romans africains sont des exilés, des immigrants ou des Français d’origine qui appartiennent à plusieurs langues, plusieurs cultures et plusieurs imaginaires11 : ils se situent aux marges d’une identité nationale française et font du mélange des cultures le cœur de leur esthétique. Ils ont su me montrer que la culture, l’écriture et l’identité ne sont pas des entités fixes et monolithiques mais des exemples patents du monde hybride dans lequel nous vivons.

    Regard et correspondances : créer du sens

    Une question essentielle que matérialise également la forme de ces entretiens est celle du regard, centrale hez tout écrivain dans la relation qui le lie au lecteur. Cette problématique du regard est d’autant plus chère qu’elle ne peut se détacher du thème de l’identité. Jusqu’à quel point le regard peut-il façonner et renouveler les représentations que nous avions d’un auteur ou d’une œuvre? C’est également la question – très sartrienne – que pose Boris Diop dans son dernier roman, Les petits de la guenon : est-ce que l’être humain n’existe qu’à travers le regard des autres? Autrement dit, l’auteur n’existe-t-il qu’à travers la multiplication des regards que les lecteurs portent sur son œuvre? Il me semble que la réponse est à chercher dans le dialogue qui s’établit entre l’auteur et le lecteur, dans cette recherche de sens collective qui mérite qu’on s’attache aussi à la parole des auteurs. Il est intéressant de voir comment chaque écrivain se confronte à mon regard (avec parfois ses parti pris et ses grilles de lecture) en ouvrant de nouvelles interrogations ou en questionnant mes idées reçues, mes représentations ou mes repères critiques. Comme le signale Alain Mabanckou, « le monde ne se définit pas, il se vit, il se transforme indéfiniment. » Ces dialogues n’ont cessé depuis de nourrir et d’enrichir mes interrogations sur le monde.

    Et s’il est toujours délicat de créer des correspondances entre des imaginaires, on ne peut en aucun cas forcer les analogies. Ce travail n’est pas exhaustif. Il reflète ma préoccupation à créer du sens dans un espace littéraire en train de se faire, tout en continuant d’interroger cette thématique de la nouveauté qui a marqué le début de ma recherche. Ces entretiens m’ont également aidé à accueillir la littérature africaine comme une poétique qui héberge des imaginaires aux accents semblables ou dissonants. En effet, les romans évoqués interrogent finalement notre rapport à l’Autre dans le monde actuel. Edward Said, qui a nourri mes questionnements, montre combien la « rhétorique des appartenances » accentue les oppositions entre les cultures plutôt que les points communs. Ériger des frontières imaginaires entre cultures va donc, d’après lui, à l’encontre de ces dynamiques d’échanges et de contaminations dont il parle dans Culture et impérialisme. La langue, par le biais des multiples subversions qu’elle met en œuvre pose l’incontournable question d’une identité plurielle, décentrée et ouverte sur l’Autre. Et c’est justement là dans la diversité de ces imaginaires que se situe toute la richesse de la littérature africaine d’expression française.

    Si ce travail sur les constructions imaginaires pouvait contribuer à modifier, même sensiblement, le regard du public sur la littérature africaine, j’aurais atteint mon objectif. Et que d’autres poursuivent, à leur manière, le travail commencé.


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