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Déclaration poétique du 20 octobre par Rodney Saint-Éloi

  • Albert Camus disait dans son Discours de Suède :

    « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

    C’était en 1957, à l’occasion de la réception du Prix Nobel de Littérature.

    Je mêle ma voix à celle de Camus, non pour gonfler la poitrine d’allégresse ni pour revendiquer une quelconque filiation. Je voudrais simplement constater l’amertume troublante d’un monde qui se défait sous nos yeux. Aussi, je vous invite à poursuivre l’interrogation : quelle est la tâche de la génération qui est la mienne ? Quelle est la tâche de la génération qui est la vôtre ? Comment décliner le nous, ce collectif qui fait de nos présences et de nos absences un corps de mots abîmés, de doutes et de soifs? Comment conjuguer dans nos poèmes, récits, romans et essais cette déconfiture de l’espérance? Comment exprimer l’implacable exclamation de la défaite et du soupçon ?

    Jusqu’à quel point peut-on encore se réclamer d’une certaine humanité ? Que peut vouloir dire l’expression “être humain” ? Quel est le sens des matins et des gestes ? Que veut dire la guerre ? Que veut dire la mort ?
    Nous avons perdu la matière des mots.
    On ne sait plus ce que parler veut dire ?
    On ne sait plus ce que vivre veut dire ?
    Pourtant on persiste à écrire.
    Pourtant on persiste à rêver comme si le seul héritage possible était le rêve.
    Pourtant on persiste à aimer comme si le seul amour possible était la faille du mot amour.
    On ne sait plus ce que veut dire parler ?
    Pourtant rien n’a remplacé la complexité de nos vies, de nos désirs et de nos territoires.
    Je deviens maniaque. Je pose des questions comme l’enfant qui découvre que le langage commence à partir du moment où on peut invoquer le ciel et lui faire la question pourquoi il est bleu et pourquoi il n’est jamais jaune.
    Le langage est cette belle angoisse qui pousse à aller plus loin et à aller plus haut.
    Où porter nos yeux sans les crever?
    Où tendre la main pour qu’elle devienne fenêtre ?
    Quelle conversation que la nuit promet à l’arbre ?
    Quelle enfance dialogue avec nos douleurs?
    La seule utopie, l’horizon secret, qui nous tente, dans ce marécage de vanités, d’absurdités, demeure la littérature. La littérature, ou du moins le langage, dans ses subtilités, épaisseurs et profondeurs. Aujourd’hui, que veut dire parler quand tout détourne de leur substance le langage, la beauté et l’être? Nous vivons un temps qui se refuse à l’exigence. Nous vivons un temps tout entier voué au cynisme, au racisme et à la violence.
    Comment placer nos voix dans ce concert barbare, d’autant que nous avons la certitude que les testaments ont été trahis, et l’autre soleil, qui nous réchauffera les os, n’est pas pour demain?
    Nous faisons alors profession de résister.
    Je demande au jour du soleil, du pain et surtout une phrase tendre comme viatique. S’il pleut, je marche dans la ville avec un parapluie et je regarde le ciel pour accueillir cette phrase… pour regarder dans les yeux des passants et pour m’arrimer aux jeux des enfants.
    Soyons beaux même dans le mauvais temps.
    Je suis ce soir avec vous, en ami, en frère, en humain, en poète, les yeux grand ouverts, je voudrais avoir le courage, le cœur pour refuser la lâcheté qui pousse à l’ordinaire et au vulgaire. Je voudrais vous serrer contre mon cœur et vous parler, vous tresser face contre face, peau à peau, dans le même dictionnaire amoureux qui nous nous a vus naître.
    Je veux vous parler des autres. Car, il sera toujours question des autres. Puisque les autres nous serrent toujours trop fort jusqu’à ne plus pouvoir opérer nulle distance.
    « Il faut beaucoup de phrases pour arriver à exister », nous rappelle Nicole Brossard.
    « Je suis l’Amérindienne et ce fardeau demeure en moi à jamais”, gronde Rita Joe.
    Je dis merci à celles et à ceux qui nous invitent à imaginer le monde. Plus grand. Plus beau. Plus inventif. Signons nos livres pour toucher le ciel et pour poser des questions à nous-mêmes et à la vie.
    Dans mon dernier livre Passion Haïti, j’ai écrit ceci : « Quelles sont les questions qu’un être humain pose à la vie ?»
    Disons : quelles sont les questions que chacun de nous doit poser à lui-même et à la vie ?
    Il y a trop de raisons pour choisir le suicide.
    Il y a trop de raisons pour donner raison à la déprime ou au désespoir.
    Il y a trop de raisons pour abdiquer, dire non et accepter de mourir lentement.
    J’aimerais écrire une lettre à Camus pour lui dire combien il éclaire nos chemins. Combien le monde se défait et se fait et se refait, dans ce tissage de phrases lourdes et pleines de joies et de souffrances. Chacun parmi vous écrira cette lettre. Vous êtes avec moi dans ce grand corps qu’est la littérature.
    La Biélorusse Svetlana Alexievitch, encore une autre Nobel, disait « Notre plus grand capital, c’est la souffrance… » Je dirais plutôt que notre plus grand capital est la poésie, le livre, qui rappelle la complexité du monde, forêt sauvage à déchiffrer.
    Vivre ou lire, c’est décidément marcher vers cet inconnu et les ombres du désenchantement qui embrase l’utopie ; vivre ou lire c’est décidément habiter le chaos qui informe l’abîme dans lequel nous pataugeons ; vivre ou lire c’est décidément l’élégance du chant qui met le sourcier sur la carte de l’eau.
    Nous sommes ensemble, ici, puisque nous sommes dans le même train, qui ne mène nulle part sinon au langage, à l’exigence d’un monde qui déborde nos mots.
    Nous sommes ensemble, ici, puisque nous sommes encore humains, dans les mots qui nous font signe.

    Rodney Saint-Éloi, 20 octobre
    Rentrée littéraire 2016 de Mémoire d’encrier à La Maison des écrivains

     


    October 22nd, 2016 | admin | Comments Off on Déclaration poétique du 20 octobre par Rodney Saint-Éloi |

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