Panier

Les latrines

  • Makenzy Orcel

    Comment écrire absolument quand on ne sait qu’écrire ? S’inventer alors sa propre mythologie, en faisant de la vie un acte de parole. Makenzy Orcel a compris qu’il ne faut pas y aller par quatre chemins. Il dessine ses fantômes. Le reste, ce sont des phrases qui vont et reviennent comme une toupie. Le roman Les latrines est une fête de langage. Un parti pris de jouissance alors que manque terriblement la jouissance.

    Visionner la vidéo


    24,95$     338 pages     978-2-923713-61-8


     

    Lire un extrait : 

    Il y a quelque chose dans l’être qui ressemble au caca.

    Antonin Artaud

    Il pleuvait des hallebardes ce vendredi de mai quand on avait baisé dans les latrines, repaire de tout ce qui n’est plus de la priorité humaine, qui se vide de son utilité, de son rayonnement, on s’y masturbe tranquillement, sans crainte d’être vu par Dieu ou par un fou qui viendrait se jeter dans les latrines pour mettre une fin à tout ou tout simplement dont le cul le travaillerait assez au point de l’amener à tomber sur un pauvre homme en train de se masturber sur le nom de toutes les filles du quartier, pour se demander après, à quoi ça sert de se soulager d’une sale eau remplie de je ne sais combien de ces petits êtres microscopiques vivants qui se bousculent, s’entre-déchirent, se cassent la gueule, assoiffés d’une attaque ovarienne quitte à se développer, devenir quelque chose de plus réel, de plus acceptable, mais qui finissent inévitablement sur la dalle, dans cette marre d’urine qui se veut l’unique point de ralliement du quartier, ou dans la poussière jaune des murs effrités des latrines, selon la position du tireur, des êtres nés sur leur fin, dévorés par leur trop plein de désir d’être quelque chose de vrai, de tangible, eh bien ça sert à se soulager, se dit enfin le masturbateur dans un éclat de rire qui lui fait venir des larmes aux yeux, se soulager, forme pronominale truffée de territoires intimes, d’auto- dérisions, enfin bref, ici à défaut d’autres endroits plus séparés du monde, plus convenables, on se masturbe, on se raconte nos vies, on baise dans les latrines, loin de toute forme de divinité, pour s’évader, être seul, prendre du recul sur tout ce qui est à l’avant-garde, qui bouffe toute la place, se profile à l’horizon, dans les bars, les salles de spectacle, les salons bourrés de toutes sortes de bruits de baisers d’amoureux, de petites fêtes improvisées, minutieusement organisées qu’un pet de chat dépasse de loin en magnificence, de culs qui pètent dans la soie, de chaussures qui se dérobent sous des jambes mortes de trouille, talons aigus chantants sur le plancher en bois franc, piétiné par plus de dix générations, un siècle et pic, emphatiques bruits de fausses modesties, de grandiloquences, de regards en coin, mysté- rieux susurrements suivis de rires de faïence, secs, sacrés dégâts de nicotine, bruits fumants de pulsions, d’éclats de voix mouillées à la simple évocation d’une chose en érection, de verres que la bienséance ou la préséance veulent qu’ils soient remplis à moitié ou entièrement, transportés sur des plateaux par d’infatigables bras qui sans doute font que ça pour gagner leur vie, servis aux dames d’abord, toast, chocs de cristal à la santé de je ne sais quel fils ou fille de beaucoup trop, d’éclate- ments de jupes, de gémissements, des amours à la bonne franquette, de bouches sautant d’une joue à une autre, toute bonne chose a une fin, bruits des radoteurs sur la place d’armes qui inventent toutes sortes d’histoires qu’ils posent sur des visages de toutes sortes, comme on pose un baiser sur je ne sais quelle bouche de quelqu’un qu’on aime à la folie, de craquements de bétons armés, de souffles disparus, de sang qui coule à flots, sang qui se raconte avec des mots fleuves, en mal de mémoire, et d’autres bruits quand tout se tait, quand la vie recommence.

    On était voisins, et les voisins ici s’engueulent, renouent, baisent ensemble, se partagent les plats, les coups bas, les naufrages à sec, les draps blancs pour couvrir ceux qui ne sont plus, les saisons de pluie, les blessures de ce corps meurtri, recroquevillé dans une case, au fond du quartier, violé par son père, l’homme qu’elle appelait papa, la disparition de sa mère, je veux dire la mère de ce corps meurtri dans une case, au fond d’un quartier pourri, la seule personne qui lui restait au monde, le seul soleil, enfin bref, on était voisins, il pleuvait des hallebardes, la nuit battait son plein dehors, la pluie et la nuit étaient pareilles, denses, le vent dansait dans les branches et tout, d’où viennent ces monstres qui nous pourchassent maman, demandais-je à ma mère qui se tordait de rire en prenant son ventre dans ses bras, c’est pas des monstres mon enfant, c’est la nuit, rien que la nuit, le vent arrachait les vieilles tôles ébréchées des cases, vent fou, glas de nos espérances de bleu, nos journées lumière, vent sur la mer, sur la vie, terre éteinte sous nos courses affolées d’enfants nés de la dernière pluie, vent lugubre sous un ciel tatoué de cerfs-volants, du temps qu’on refuse de voir passer quitte à mourir vieux, vent séchant le sang qui coule le long de tes frêles jambes sous les coups de reins de papa, vent conjugué au temps de tous les vents, les rues étaient noires, esseulées, témoins oculaires de nos actes manqués, nos manques, ivres morts, les radoteurs de la place d’armes radotaient, les chiens à défaut d’autre ailleurs dormaient derrière les portes tristes des cases ou dans cette vieille carrosserie abandonnée appartenant à un foutu mécanicien qui s’est fait tirer une balle dans la tête, une affaire louche, l’air était lourd d’eau, la nuit en vol plané sur nos corps à corps, c’était peut-être le jour où j’étais le plus heureux de toute ma putain de vie, ce vendredi de mai dans les latrines, c’était bref, c’était quand même lumi- neux, c’est tellement mieux parfois dans le feu de l’action qu’on ne s’en veut pas de n’avoir pas assez duré, d’y rester le temps d’un pet, c’est qu’on ne voulait pas être surpris, attirer les projecteurs, ici les gens ils fourrent leur nez partout, se promè- nent toute la sainte journée dans les latrines, ça va de soi, pour chier, d’autres pour raconter leurs cauchemars, leurs mauvais rêves, il faut être capable de jouir et de faire jouir entre l’éventuelle arrivée d’un chieur et le moment de l’éjaculation, enfin bref, du peu qu’il m’en reste en mémoire, le vent venait d’ailleurs, de loin, de très loin, les rues étaient étrangement perdues dans leur solitude, les chiens se recroquevillaient derrière les portes tristes des cases, morts de froid, ou se trimbal- laient dans les poubelles, pour ceux qui n’avaient pas encore dîné, ou aboyaient après des ombres errantes ou des fantômes, certains animaux peuvent voir des fantômes, des êtres invisibles, me disait maman, j’étais terrorisé à l’idée que ces êtres existent vraiment, à n’importe quelle heure de la nuit ils pouvaient se faufiler sous ma couverture pour me manger tout cru, il pleuvait des halle- bardes, quand il pleut avec du soleil ma mère disait que c’est un zombie qui donne une raclée à sa femme ou c’est Dieu qui va aux latrines, on était voisins, ici le mot voisin n’est jamais au singulier, il contient tout un quartier, tout un village, toute une ville, tout un monde, si monde est le mot le plus peuplé du monde, on était en mai, en mai ici c’est comme ça, il pleut beaucoup, quand il pleut beaucoup, ça donne diablement envie de baiser, juste baiser, dans un grand lit aussi vaste qu’un terrain de foot, sur les tréteaux des petits commerçants en ville, dans la salle de danse d’un resto, dans les latrines ou ailleurs, peu importe, baiser sans penser à maintenant ni à l’après ni rien.

    On s’est rencontrés sur un malentendu, le jour de la fête d’un certain zéro, pardon, héros de l’indépendance, non loin de la place d’armes, tu portais une robe dont je ne me rappelle plus la couleur, elle devait ressembler à ce qu’elle devait ressembler, pareille à celles que portaient presque toutes les filles de ton âge, à dire vrai je ne me rappelle plus ce que tu portais, comment tu étais, quelle magie nous avait attirés l’un à l’autre, impossible de le dire, je me rappelle t’avoir regardée comme jamais avant je n’avais regardé personne, je me rappelle aussi avoir fait semblant de te prendre pour une autre, au fait je te prenais vraiment pour une autre dont j’aurais été incapable de dire le nom, si par hasard tu me le demandais, mais on ne se parlait pas, on se regardait comme des fous, je veux dire je te regardais comme un fou, comme si c’était mon dernier jour à vivre, et qu’il fallait tout voir, rester planté devant une merveille, enfin je m’étais dit que ça n’aurait pas marché de toute façon, même si on se parlait, même si je savais le nom de cette personne dont tu devais être le sosie ou l’inverse et tout, tu m’aurais sans doute envoyé balader en disant que la majorité des garçons que tu avais déjà rencontrés faisaient la même chose, à savoir te prendre pour une autre ou voir une autre à travers toi, que je n’avais aucune chance de ce côté-là, enfin qu’il aurait été plus intelligent ou plus sympa, comme on dit, d’essayer d’être plus intelligent ou plus sympa, et toutes ces conneries que les très comme il faut de ton espèce débitent quand elles ont à culpabi- liser un pauvre gars pour rien, tu me l’aurais dit comme on demande à un accusé ses mains pour le menotter, puis le jeter dans l’isolement, pour- tant cette bonne vieille technique ça marchait à chaque fois, approcher la fille en faisant semblant de s’être déjà vus quelque part, dans un bar, une journée récréative à l’école où elle était invitée par une amie d’un de mes amis, à l’église, non je ne vais jamais à l’église, ça me faisait toujours peur la rage avec laquelle les pasteurs criaient le nom de Jésus, ou sur une place quelconque, une place publique c’est mieux, ici tout le monde va sur la place d’armes, c’est le point de rencontre des gens du quartier, ils viennent à toutes les heures de la journée pour parloter, chuchoter, lieu de débats publics, de rassemblements politiques, de tous les commérages, les bancs en béton, courtoisie d’un quelconque ancien maire aussi mafieux que le nouveau, disait-on, n’étaient plus comme avant, je veux dire bien avant, le dernier point de fixation pour les promeneurs du dimanche ou les amoureux qui n’avaient pas encore découvert que l’amour c’était tout ce qu’il n’y avait pas entre eux, une sorte de vérité sans nom ou à plusieurs versions, car ils étaient tous occupés par les vendeurs de viandes boucanées, de vêtements usagés, de tafia, de bois-bandé leve sou mwen, de redresseurs de zizi, venez-goûter-gratis, et d’autres boissons merveilles pour homme en berne ou en panne sèche, genre essaie-le et tu vas voir, le matin comme le soir ça sent une odeur de pisse et de merde, les mégots, les condoms, les vomissures de tuberculeux ou d’alcooliques, les petites culottes abandonnées, déchirées, débris de baises forcées ou terminées en queue de poisson, les drapeaux blasés ou déchirés, en mal de souve- raineté, que le moindre vent défroisse, comme une blessure, il paraît qu’on y allait souvent regarder les passants et ces pigeons étonnants qui ne s’en- volent jamais ou presque, même sous la menace des enfants, au fait je ne me rappelle pas vraiment comment on s’est rencontrés.

    (fin de l’extrait.)

     

    Autres publications chez Mémoire d’encrier :

     


    October 6th, 2011 | admin | Comments Off on Les latrines | Tags: , , ,

Comments are closed.